Parfois, l’histoire économique progresse lentement, à coups de réformes techniques et de compromis administratifs. Et parfois, elle s’accélère brutalement, sans attendre que les économies soient prêtes.
L’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), le 1er janvier 2021, appartient clairement à cette seconde catégorie. Portée par l’Union africaine, la ZLECAf ambitionne de créer le plus vaste marché intégré au monde en nombre de pays: 54 États, plus de 1,3 milliard d’habitants, et un potentiel économique estimé à plusieurs milliers de milliards de dollars.
Mais derrière cette promesse historique se cache une réalité plus inconfortable: tous les pays africains n’entreront pas dans ce marché avec les mêmes armes.
Pour la République du Congo, la question n’est donc pas de savoir si la ZLECAf est une opportunité. Elle l’est. La vraie question est plus brutale: le pays sera-t-il un acteur de cette intégration ou l’un de ses premiers marchés captifs?
Un projet continental qui bouleverse les équilibres établis
La ZLECAf n’est pas un simple accord de réduction tarifaire. Elle marque une tentative de rupture avec un modèle économique hérité de la période postcoloniale, dans lequel l’Afrique exporte des matières premières et importe des produits transformés.
L’accord prévoit notamment la suppression progressive de 90 % des droits de douane entre États membres, l’harmonisation des règles commerciales, la facilitation des échanges de biens, de services et, à terme, des investissements.
L’objectif est clair: augmenter la part des échanges intra-africains, historiquement faible, autour de 15 % contre plus de 60 % en Europe. Mais un marché intégré ne crée pas mécaniquement de la compétitivité. Il ne fait que révéler les forces et les faiblesses existantes.
Le Congo face à la ZLECAf: un moratoire, pas une protection
Membre fondateur de la ZLECAf, la République du Congo a ratifié l’accord dès 2018. Elle bénéficie d’un moratoire de dix ans, de 2021 à 2031, avant l’ouverture complète de ses frontières douanières.
Ce délai est souvent perçu comme un répit. En réalité, il s’agit d’un vrai compte à rebours! À partir de 2031, les entreprises congolaises ne seront plus seulement en concurrence entreelles, mais directement exposées à des acteurs venus du Maroc, du Kenya, de l’Afrique du Sud, de l’Égypte ou du Nigeria: des économies souvent plus diversifiées, mieux industrialisées, mieux financées et déjà tournées vers l’export.
Le risque est clair: sans transformation structurelle, la ZLECAf pourrait moins favoriser l’exportation congolaise que faciliter l’importation africaine vers le Congo.
Une stratégie nationale ambitieuse, mais un défi d’exécution majeur
Les autorités congolaises ont défini une stratégie nationale ZLECAf 2021–2030, articulée autour de priorités légitimes: renforcement de la production locale, structuration de filières économiques, amélioration de la compétitivité, accompagnement du tissu entrepreneurial.
Sur le papier, le cap est posé. Dans la pratique, le défi est considérable.
Le tissu économique congolais reste marqué par:
- une forte dépendance aux hydrocarbures,
- une industrialisation limitée,
- un secteur informel dominant,
- un accès contraint au financement,
- des infrastructures logistiques encore insuffisantes.
Or, la ZLECAf ne corrige aucun de ces handicaps. Elle les expose.
Pour les entrepreneurs congolais, un marché immense mais une exigence implacable
Pour les entreprises congolaises, la ZLECAf ouvre un horizon inédit: accès à un marché continental, partenariats régionaux, attractivité accrue pour les investisseurs.
Toutefois, cette ouverture n’est pas une garantie de succès. Elle impose une discipline nouvelle.
Dans l’agro-industrie, les services, le numérique, la logistique ou la transformation des matières premières, le potentiel existe. Encore faut-il produire en volume et avec constance, respecter des normes régionales et internationales, structurer la gouvernance et la gestion, et investir dans la qualité et la transformation locale.
À défaut, la concurrence ne viendra pas seulement de l’extérieur. Elle s’installera sur le marché national lui-même.
La ZLECAf n’est donc ni une assurance ni un remède miracle. C’est un révélateur. Elle distinguera les économies capables d’anticiper, de structurer et d’accompagner leurs acteurs économiques, de celles qui subiront une intégration qu’elles n’auront pas préparée.Pour la République du Congo, l’enjeu dépasse le commerce. Il touche à la diversification économique, à l’industrialisation progressive et à la capacité de créer de la valeur localement.
Le temps joue contre l’inaction. 2031 n’est pas une échéance abstraite. C’est une date butoir.