Dans l’imaginaire collectif congolais, l’entrepreneur est souvent présenté comme quelqu’un qui a tout quitté pour se lancer, quelqu’un qui a pris tous les risques, parfois même au prix de sa stabilité. Sur les scènes de conférences, dans les panels, sur les réseaux sociaux, beaucoup racontent l’histoire de l’entrepreneur « full time », celui qui a osé se jeter à l’eau.
Mais derrière ces récits inspirants, il existe une réalité bien plus répandue, souvent tue : celle du flexipreneur. Cet entrepreneur qui, en parallèle d’un emploi salarié, développe son activité entrepreneuriale. Il travaille pour une entreprise le jour, et construit son projet le soir, le week-end, entre deux obligations.
En République du Congo, ce modèle n’est pas l’exception. C’est la norme.
Le flexipreneur : une stratégie, pas une faiblesse
Le flexipreneur n’est pas un entrepreneur « à moitié ». Il est un entrepreneur stratégique. Il comprend une chose essentielle : dans un environnement économique instable, marqué par l’irrégularité des revenus, l’accès limité au financement et l’absence de filets de sécurité solides, sécuriser ses revenus tout en entreprenant est une décision rationnelle.
Être salarié tout en entreprenant permet de :
- financer son projet sans dépendre immédiatement d’investisseurs ou de dettes,
- tester une idée sur le terrain sans pression excessive,
- apprendre, ajuster, corriger avant de se lancer à 100 %,
- gagner du temps et de la maturité entrepreneuriale.
Il n’y a aucune honte à cela. Au contraire : c’est une forme d’intelligence économique adaptée au contexte congolais.
Une réalité largement partagée
Beaucoup de jeunes entrepreneurs congolais démarrent grâce à leur salaire. Ce salaire paie les premiers stocks, les premiers outils, les premiers déplacements, parfois même les premières erreurs.
Pourtant, cette réalité est rarement assumée publiquement. Pourquoi ?
Parce que le récit dominant valorise le risque extrême, la rupture totale, le « tout ou rien ». Parce que certains pensent que reconnaître un emploi salarié enlèverait de la légitimité à leur posture d’entrepreneur.
C’est une illusion.
Dans les faits, le flexipreneuriat est souvent la phase invisible de la réussite.
Les avantages concrets du flexipreneuriat
1. Une sécurité financière minimale
Le salaire garantit un socle. Il permet de payer le loyer, la nourriture, les charges essentielles, pendant que le projet grandit. Cette sécurité réduit le stress et évite de prendre de mauvaises décisions par urgence financière.
2. La possibilité de tester sans pression
Le flexipreneur peut tester son produit, son service, son marché. Si ça ne fonctionne pas, il ajuste. S’il échoue, il apprend. Sans que toute sa vie s’écroule.
3. Un apprentissage accéléré
Travailler en entreprise expose à des méthodes, des process, une discipline, parfois même un réseau. Ces compétences peuvent être réinvesties intelligemment dans son propre projet.
4. Une transition progressive vers l’entrepreneuriat total
Quand l’activité entrepreneuriale devient stable, rentable et prometteuse, le passage au « full time » se fait naturellement. Le flexipreneur choisit le moment, il ne le subit pas.
Mais une stratégie qui exige de la rigueur
Le flexipreneuriat n’est pas sans contraintes. Et les ignorer peut coûter très cher.
1. La performance au travail salarié est non négociable
Un point fondamental : le travail salarié reste prioritaire tant qu’il existe. Les performances ne doivent pas baisser. Les retards, la fatigue excessive, le manque de concentration peuvent attirer l’attention de l’employeur.
Dans certains cas, découvrir qu’un employé développe une activité parallèle peut conduire à des sanctions lourdes, voire à une rupture du contrat.
2. Tous les emplois ne sont pas compatibles
Certains employeurs interdisent explicitement toute activité parallèle. D’autres estiment que les horaires (souvent de 7h à 17h) sont déjà suffisamment éprouvants pour ne pas permettre un second engagement.
Avant de se lancer, il est crucial de :
- relire son contrat de travail,
- comprendre la culture de son entreprise,
- évaluer les risques réels.
Ignorer cet aspect, c’est jouer avec son principal filet de sécurité.
3. Le risque d’épuisement
Cumuler emploi et entrepreneuriat demande une organisation stricte. Sans discipline, le flexipreneur peut rapidement s’épuiser, perdre en efficacité des deux côtés et se retrouver perdant sur tous les plans.
Comment bien structurer sa vie de flexipreneur
- Définir des plages horaires claires pour le projet personnel.
- Protéger le temps de repos.
- Avancer par étapes réalistes, sans vouloir aller trop vite.
- Savoir dire non à certaines opportunités.
- Mesurer régulièrement l’impact de cette double casquette sur sa santé et ses performances.
Le flexipreneur doit être plus organisé qu’un entrepreneur classique.
Assumer cette voie
Le flexipreneuriat n’est pas une trahison de l’esprit entrepreneurial. C’est une réponse intelligente à une réalité économique complexe.
Assumer cette posture, c’est aussi envoyer un message fort à la jeunesse congolaise : on peut entreprendre sans se mettre en danger inutilement. On peut construire, pas à pas, avec lucidité.
Dans le contexte congolais, le flexipreneur n’est pas un entrepreneur par défaut. Il est un bâtisseur prudent, stratégique et patient.
Entreprendre tout en travaillant, ce n’est pas manquer de courage. C’est souvent faire preuve de maturité.
Et quand le moment sera venu, quand le projet aura fait ses preuves, le flexipreneur pourra alors faire un choix clair, assumé et durable : celui de se consacrer pleinement à son entreprise, sur des bases solides.